Collège, une réforme pour plus d'équité

Publié le 25/06/2015 à 15H42
La réforme du collège fait polémique. Pour y voir plus clair, Véronique Baslé, professeur de français - latin en collège et militante Sgen-CFDT répond à quelques questions.

Pourquoi faut-il une réforme du collège ? Est-ce si urgent ?

VB : Le collège est profondément inégalitaire. Il est souvent considéré comme le  maillon faible du système éducatif. Non seulement il ne fait pas disparaître les inégalités souvent liées aux différences sociales, mais plus grave encore, il les augmente. Les enquêtes internationales [1] le démontrent. En outre,  même si la France reste dans la moyenne des résultats des pays européens, on constate une baisse des performances de nos élèves, notamment en mathématiques. Autrement dit, les écarts se creusent entre élèves et la fatalité sociale pèse chez nous beaucoup plus qu’ailleurs… 

Quels sont les principes ou les objectifs qui sous-tendent la réforme ?

VB : On peut en dénombrer trois : le premier touche aux pratiques des enseignants dans les classes, le second aux objectifs qu’on veut faire atteindre aux élèves avant de quitter la scolarité obligatoire, le troisième aux modalités d’organisation dans les établissements. 

Pour le premier principe, cela fait longtemps qu’on sait qu’un cours magistral où les élèves écoutent passivement, ce n’est pas ce qu’il y a de mieux, ni pour les intéresser, ni pour les faire réussir. On sait aussi qu’une journée de cours où les disciplines s’ajoutent les unes aux autres comme des tranches de saucisson fait perdre leurs repères aux plus faibles. Des pratiques différentes existent déjà, il s’agit de les généraliser en leur donnant un cadre. Ce sont les fameux Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (E.P.I.). Il s’agit d’y travailler par projet, de façon pratique, en croisant les regards de différentes disciplines.

Pour le second principe, il s’agit de faire atteindre à tous les 3èmes une base commune de compétences et de connaissances. Les programmes ont donc tous été réécrits en fonction de cet objectif baptisé socle commun et les EPI doivent contribuer à faire acquérir ces compétences de base à tous les élèves.

Pour le troisième principe, il s’agit d’accorder aux équipes plus d’autonomie pour qu’elles puissent avoir plus de marges d’organisation, par exemple dans les horaires, pour mieux coller à leurs besoins. 

C’est la première fois depuis que j’exerce en collège que je vois une réforme qui essaie ainsi de jouer sur tous les leviers existants.

Les élèves auront-ils moins d'heure de cours ?
VB : Le volume global sur l’ensemble du collège reste à peu près identique. En revanche, on limite la durée de la journée pour les 6èmes en imposant une heure trente de pause à midi. C’est fortement conseillé de continuer après,  même si ce n’est pas imposé. Enfin on rééquilibre le volume entre les différents niveaux, par exemple sans option en 5ème, on était à 23h de cours par semaine et en 3ème à 28h30 (avec des options on pouvait aller jusqu’à 32h). Désormais c’est plafonné à 26h hebdomadaire de la 6ème à la 3ème. C’est la moyenne horaire des pays européens où les élèves sont sans doute moins fatigués que chez nous et où ils ne réussissent pas plus mal, voire mieux… 

Le latin disparaît-il ?

VB :Le latin ne disparaît pas, avec les langues régionales, il reste la seule option facultative proposée aux élèves. Son horaire diminue car de la 5ème à la 3ème on avait 8 heures de cours, on passe à 5 heures désormais (1h en 5ème, 2h en 4ème, 2h en 3ème). Mais en plus de l’horaire des « spécialistes », les élèves pourront suivre un Enseignement Pratique Interdisciplinaire sur l’antiquité, intégrant la langue. Au lieu de s’adresser à 20% d’élèves qui ont choisi de faire du latin, un prof pourrait toucher beaucoup plus d’élèves par ce biais. Il s’agit donc d’essayer de sortir du cadre de la spécialisation pour une plus grande démocratisation, faire de la bonne vulgarisation en somme.

Les langues vivantes vont-elles y perdre ?

VB : En ajoutant l’horaire de la LV1 et de la LV2 non. Mais la question de l’apprentissage des langues est une question compliquée. Il n’est pas souhaitable que l’anglais et l’espagnol, déjà majoritaires, éclipsent toutes les autres langues dont l’allemand ou l’italien. Jusqu’à présent les élèves pouvaient commencer une deuxième langue vivante soit directement en 6ème quand il s’agissait de l’allemand, soit en 4ème. Tous les élèves commenceraient désormais en 5ème avec le même horaire pour tous, plutôt que de réserver un horaire supplémentaire à ceux qui commençaient dès la 6ème (et qui étaient minoritaires en nombre).

Et les élèves en difficulté ?

VB :L’objectif affiché est de mieux répondre aux besoins des élèves, qu’ils soient très forts (parfois être précoce n’est pas un cadeau, on s’ennuie vite….) ou qu’ils aient des difficultés. C’est ce qui s’appelle l’Accompagnement Personnalisé, trois heures en 6ème, 1h au minimum à chaque niveau après. Mais, nous on reste sur notre faim parce que cet horaire reste collé à l’horaire des disciplines. S’il s’agit de faire de la pédagogie différenciée (c’est-à-dire ne pas servir la « même soupe » à tout le monde), c’est déjà ce qu’on devrait faire en classe. Nous, on aurait préféré des heures fléchées par les équipes, par exemple des ateliers où les élèves travailleraient par compétences, ou des heures où on puisse rencontrer les élèves en étant leurs référents, leurs tuteurs, pour faire le point régulièrement avec eux (comment ils s’adaptent au collège en 6ème, où ils en sont de leurs projets….). Si ces heures là se transforme en approfondissement de la dernière leçon, qu’est-ce qui changera vraiment pour les élèves ? 

La réforme va-t-elle améliorer ou dégrader les conditions de travail des collègues ?

VB :Difficile de savoir actuellement. Il y a des cas particuliers, par exemple des collègues d’allemand qui pourraient, tout en ayant plus d’élèves, avoir moins d’heures de cours. Pour un collègue, enseigner sur deux établissements ce n’est déjà pas facile, alors imaginez devoir enseigner sur trois lieux différents….. Au Sgen-CFDT on essaie de voir ce qui pourrait éviter ça.
Pour la majorité des collègues, si les élèves ont plus d’intérêt à ce qu’ils font et réussissent mieux, évidemment c’est plus facile pour nous aussi.
Ce qui comptera beaucoup au final, c’est le temps dont on disposera pour pouvoir se concerter entre nous. Ce qui est difficile à voir quand on n’est pas prof, c’est le temps passé en dehors de sa salle de classe. Certes, on visualise un prof en train de corriger des copies ou de préparer un cours. Ce qu’on voit moins, c’est tout le temps qu’il faut pour essayer de bâtir un projet collectif : comment on fait pour mieux intégrer les 6èmes ? Comment on fait pour permettre aux dyslexiques de suivre une scolarité normale, en liaison avec l’orthophoniste ? Comment on fait pour mieux repérer et suivre les élèves en difficulté ? Etre prof, ce ne doit plus être un boulot solitaire. Bref, c’est tout ce temps d’apprentissage et d’exercice du travail en équipe qu’il s’agit de gagner. C’est ce qu’on est allé réclamer au recteur et qu’on réclame au ministère, du temps de formation (il faut voir dans quel état est la formation continue, 1,7 jour par an en moyenne….) et  du temps de concertation. Sinon les collègues vont se dire qu’on leur en demande toujours plus pour un salaire qui, du fait du gel du point d’indice, lui ne bouge pas.

Pourquoi cette réforme suscite-t-elle autant d'hostilités syndicales ?

VB : Globalement, je dirais que certains se montrent réactionnaires ou au mieux très frileux en matière de pédagogie, le syndicat majoritaire, le Snes, dit qu’il n’est pas contre l’interdisciplinarité, du moment que ce soit en plus des disciplines…. Or rajouter des heures aux heures ne sert à rien. Il ne s’agit pas non plus de donner un supplément d’âme à des cours de base, mais de transformer en toute petite partie d’ailleurs (4 heures par semaine sur 26) nos façons de donner ces cours de base….D’autres, sans le dire, voudraient qu’on revienne sur le principe du collège unique (et mettre les élèves qui n’y arrivent pas le plus tôt possible ailleurs), d’autres enfin, sous prétexte d’égalité républicaine, ne veulent surtout pas qu’on puisse choisir localement les moyens pour faire atteindre à tous les mêmes objectifs, c’est l’autonomie dont ils ne veulent pas…..

Et comme on change tout en même temps et que ce ne sera pas simple à mettre en place, il est facile de faire de la désinformation. Certains profs ont peur de voir leur horaire disciplinaire diminuer, on n’est pas particulièrement heureux non plus de voir les mauvais résultats français de nos élèves, on se sent critiqué, les départs en retraite ont permis de supprimer de nombreux postes pendant des années. Bref, il est facile de jouer sur les peurs et les angoisses des enseignants. C’est une posture plus facile que de mettre le nez dans le cambouis en essayant de voir concrètement ce qui peut être un plus ou ce qui peut bloquer les progrès !

 

Véronique Baslé 2Véronique Baslé est professeure de français et de latin depuis une vingtaine d’année. Arrivée en collège en début de carrière par le hasard des affectations, elle a choisi de continuer à y exercer plutôt que de postuler pour des lycées.
Depuis quatre ans, elle enseigne au collège Paul Le Flem à Pleumeur-Bodou, dans les Côtes d’Armor.
Militante de longue date, elle représente son syndicat au comité technique du 22 et fait partie de la Commission exécutive du Sgen-CFDT Bretagne où elle assume l’animation du second degré et la mise en place d’un plan de développemen
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